Les Frères Mahmoud et Bakir

MESSEKDJI

                       

 Mahmoud MESSEKDJI (1928 - 2005 )

 

 place photo

du

Cheikh

Issu d'une vieille famille algéroise, Mahmoud Messekdji est né le 25 avril 1928 à Alger.

Son père Mustapha, grand Imam à la mosquée Safir puis à celle de la Pêcherie d'Alger (Imam chargé de conduire la prière du jour, un autre Imam conduisait la prière du matin -Fedjr- et celle du soir. Le Mufti Hanafi celle du vendredi.), était adhérent à l'association El Djazaïria (Voir Album Association). Il participait souvent aux activités de l'association (sorties, excursions, concerts,...) et ne manquait pas d'emmener ses deux fils avec lui... Ses deux grands oncles Sid Ali Lakehal et Mahieddine Lakehal(du côté maternel) étaient Cheikh Al Hadra au mausolée de Sidi Abderrahmanne (cérémonies de chants religieux) et professeur à l'association El Mossilia puis à l'association El Djazaïria (voir Album les monuments de la Çan'a.)Par ailleurs son oncle maternel, Sid Ahmed Lakehal, grand mélomane était speaker à Radio Alger et animateur de chronique littéraire. Il avait aussi la charge de Bach Mouaqat à la grande mosquée Malékite d'Alger (chargé de fixer les heures de prières).

La famille possédait le phonographe à ressort et l'on écoutait les disques de l'époque : Sfindja, Mouzino, Yamna, Bachtarzi, Cheikh Larbi de Tlemcen, etc.

 
A l'occasion de sa fête de circoncision (avec l'argent reçu en cadeau - la "Taoussa" - ), le jeune Mahmoud exigea de ses parents l'achat d'un Târ, d'une Derbouka et d'un violon alto ! Ce qui fut fait. Le violon connut bien trop vite un triste sort. Les instruments à percussions ont servi aux membres de la famille pour animer les après-midi entre femmes et Mahmoud s'initiait au Târ en écoutant les disques ou les premières émissions de Radio Alger (une puis deux heures par semaine, consacrées à la musique traditionnelle). Son Târ existe toujours (après restauration) !
Cet intérêt pour les instruments de musique ne va plus le quitter... Messekdji aimera à les collectionner.

- Sa Kwitra appartenait à la M'aalma Titine la célèbre pianiste juive (non voyante) du début du siècle qui faisait partie de l'orchestre de la Maalma Yamna... C'est Mériem Fekkaï qui lui en avait parlé quand il était à l'orchestre de la Station radio Alger. La Kwitra était chez la soeur de Titine. Il va voir la personne et apprend qu'elle a cédé l'instrument à une certaine Mme Allouche qui habite au numéro 22 d'une rue à Bab El Oued. Après avoir passé des heures à rechercher ce 22, et dans sa dernière tentative il "atterrit" chez une vieille connaissance, une artiste violoniste juive de Médéa qui faisait partie de l'orchestre féminin avec Alice Fitoussi , Mériem Fekkaï et Fadhéla Dziria: la madame Allouche en question... Pour signifier qu'elle voulait un bon prix pour la Kwitra elle a dit qu'elle espérait un Ud en échange (le luth, plus couteux que la Kwitra, était très en vogue dans les années d'après guerre). Il revient la voir avec son ami Mahmad Benchaouch et obtient l'instrument convoité pour la bagatelle de 20.000 frs. Un instrument qu'il restaure (chevilles , vernis, cuir de la bordure, de nouvelles cordes en boyau de chez Pagès le célèbre vendeur de la rue Hoche) et qui l'accompagnera désormais. (Faits qui remontent à 1959).

- Il obtient aussi la Kwitra de Charles Sonégo (dit Charlot ) qui appartenait à son maître Laho Serror le grand musicien qui faisait partie de l'orchestre de Sfindja et qui a contribué avec Yafil à l'étude sur la musique arabe réalisée par Jules Rouanet. Sonégo était non voyant et faisait partie du grand Orchestre de la Station Radio Alger. (Voir sa Photo dans Album / Djaïdir Hamidou). En 1961 , Sonégo ne pouvant se déplacer la nuit dans Alger pour rejoindre la Station à cause de la situation sécuritaire de l'époque, voyait sa situation matérielle se dégrader. Messekdji lui demande alors s'il a toujours l'intention de vendre sa Kwitra. Il répond par l'affirmative. "Tu peux me la ramener" lui dit-il et Sonégo de répondre : "tu veux que tout le monde rapplique ! on dira alors: le pauvre ! le voilà réduit à vendre ses instruments pour vivre"... Messekdji se rend donc chez lui rue porte neuve, toujours accompagné de son ami Mahmad Benchaouch, et achète l'instrument. En 1968 il échangera cette Kwitra (de petite caisse et long manche dite "Friyakh" plus adaptée dit-on aux femmes. Il existe plusieurs sortes de Kwitra. Voir Partie sur les Instruments dans Présentation) contre celle de la jeune Doudja fille du docteur Klioua , membre très influent du conseil d'administration de l'association El Djazaïria-El Mossilia . (Djoudja Klioua qui a participé aux premiers festivals est une des premières joueuses de Kwitra sortie des associations.)

(*). Sonégo était élève de Laho Serror. Il vivotait grace à l'aide du consistoire israélite. En 1963, alors que sa situation était au pire, les artistes ses amis lui organisent une fête au domicile de Saïd Azgui. Ce sera aussi une quête pour financer son retour en France... La soirée a été enregistrée par Ahmed Seri lequel aura apprit quelques morceaux (pièces très peu ou pas du tout connues ) de chez Sonégo...

               
 
  • LES ASSOCIATIONS.
En 1947 il rejoint l'association El Djazaïria et s'intègre au groupe d'amis : Mamad Benchaouche, Mohamed Mazouni, Ahmed Seri et Maloufi et Youcef Khodja.

Sa décision de faire de la musique fut motivée par ce que subissait le paysage artistique de l'algérois. Il faut croire que ces premières années d'après-guerre ont marqué la fin des Maddahinnes de la place d'Alger -chateurs du répertoire dit populaire- qui, peu-à-peu, ont été remplacés par les cheikhs d'un genre émergeant : Le Chabi. La Çan'a dite aussi Ala (musique instrumentale, par opposition au Meddah qui chantait sans instrument de musique) ainsi que la Zorna (percussions et Ghaïtas -instruments à vent à anches et à cornet-) étaient en perte de vitesse devant les musiques dites "modernes" inspirées de l'orient arabe et des styles occidentaux...

               
Il est dans la classe d'initiation dirigé par AbdelKrim Mehamsadji (Voir Abum les maîtres d'Alger). Puis, assez rapidement, il passe dans la classe de Abderrezaq Fakhardji, tout en participant à la formation (chant) des jeunes élèves dans la classe d'initiation.

Il n'y avait pas un grand nombre d'éléments dans la classe de Fakhardji. Outre le groupe d'amis de Messekdji il y avait Aïwaz, Saïd Bastandji (le futur professeur de solfège), Aïcha-Kadra (un bon virtuose décédé assez jeune), et quelques autres... Les anciens élèves de l'association ne venaient qu'épisodiquement ayant presque tous rejoint l'orchestre de la station en 1946 ou le conservatoire en 1947.

 
En 1952, Fakhardji nommé au conservatoire d'alger ne venait pratiquement plus à l'association; occasionnellement les samedis. Sid Ahmed Serri le remplacera pour maintenir l'activité de la classe réduite à un petit noyau de musiciens...
               
Au conseil d'administration de 1951, Sid Ahmed Seri, alors secrétaire de l'association ne reconduit pas sa candidature au poste. Mahmoud Messekdji sera alors élu au poste de secrétaire de l'association El Djazaïria.

Au courant de l'année 1951 des dirigeants de l'association El Mossilia se présentent et proposent un arrangement. Comme leur association n'activait plus et ayant un énorme retard de loyer et des arrièrés de charges, ils proposaient la fusion des deux associations pour ne pas perdre le mythique local du 10 rue Médée... Ce fut la naissance de l'association El Djazaïria-El Mossilia le 15 octobre 1951. Messekdji rédige les nouveaux statuts avec un nouveau conseil d'administration étendu à 14 membres.

En 1955/56 avec les évènements d'Algérie (guerre de libération 1954-1962) et la cessation des activités culturelles des associations (appel du FLN) , il fallait pour que l'association ne soit pas dissoute légalement par l'administration française justifier d'une activité. C'est ce qu'il fera avec le président Kasdali Rachid en dressant de faux PV d'activité et en "poussant" jusqu'à demander des subventions (communale, préfectorale et celle des beaux-arts) et en les obtenant ! ( Messekdji se rendant dans les quartiers "chauds" de Bab El Oued pour rejoindre Kasdali -mal voyant- et pour obtenir sa signature.

Le local de la rue Médée fut en fait occupé par le FLN prié de le libérer à l'amiable en 1962.

En 1963 , avec Sid Ali Benmerabet et avec une aide du Wali d'alger de l'époque (M. Hamiani) l'association obtient un nouveau local rue Mogador (Harichet actuellement). (Un ancien commerce de Jeanne Abert).

Messekdji quittera le bureau de l'association en 1965 à cause de ses obligations professionnelles. Mais restera sociètaire.

Dans les années 1980 , nous le retrouverons dans pratiquement toutes les soirées organisées par l'association El Fakhardjia d'Alger où nous le retrouvons souvent en sa qualité de membre.

 
  • LE CONSERVATOIRE D'ALGER.
Messekdji rejoint le conservatoire d'Alger en 1951 et jusqu'en 1953, où il retrouve un certain nombre d'amis : Aïwaz, Benrezoug, Mazouni, Benchaouche, ....

Elève dans la classe de Mohamed Fakhardji, il décrochera un 2 ème prix...

Le Conservatoire d'Alger janvier 1952

(classes réunies à la terrasse, on peut voir la Casbah d'Alger en arrière-plan)

Au premier rang assis de gauche à droite : Allaoua du ruisseau au Qanoun; Med Fakhardji, Belhoucine au Rebeb; Abderzaq Fakhardji, Mahmoud Messekdji à la Kwitra

Debout et de gauche à droite : Mustapha Aïwaz au violon , Guendouz (l'acteur) au violon , Hamid Chekbouni (cousin germain de Serri) à la mandoline , entre abderezaq et Messekdji tenant un violon Goussem Madani la soeur de Fadhéla dziria, juste au dessus de Messekdji Mamad Benchaouche à ses côtés Sébillot et à l'extrême droite Bachi à la mandoline.

     

Le Conservatoire d'Alger 1953.

         
A l'indépendance, sous la direction de Mahieddine Bachtarzi et avec la création des annexes il est nommé professeur à l'annexe de Kouba (Mahmad Benchaouch dirigera celle sise au foyer civique place du 1er mai). Il dirigera donc cette classe de musique Çan'a du 1er octobre 1969 à 1991. Année où plusieurs artistes en poste (qui ont atteint les 60 ans) ont été mis à la retraite forcée.
Proposé par Mehamssadji pour prendre la suite de Abderezaq Fakhardji, il décline l'offre de Benatia (directeur du conservatoire) et propose son ami Benchaouche (toujours en poste).
               
Avec le conservatoire , il intègre dans les années 1961 à 64 l'orchestre de la société du conservatoire (voir photo sur la page consacrée à Djaïdir Hamidou, Partie Album Çan'a).

Lors des trois premiers festivals et des manifestations ultérieures il montera sur scène avec le grand orchestre du conservatoire dirigé par Abderezaq Fakhardji.

               
               
  • L'ORCHESTRE DE LA STATION.
En 1952 , il rejoint le grand Orchestre de la Station Radio Alger dirigé par Mohammed Fakhardji.

Il était à la mandoline puis passe à la Kwitra en 1957. (voir plus haut l'histoire de la Kwitra)

Son passage dans cet orchestre qui fut La plus grande école de la Çan'a va lui permetrre de parfaire ses connaissances et de cotoyer tous les musiciens de la scène artistique de son époque...

 

* * *

Avec son riche parcours artistique et sa fréquentation des grands maîtres de cette tradition (et surtout celle de feu Abderezq Fakhardji) le professeur Mahmoud Messekdji reste, de l'avis de tous les acteurs de cette musique, une des valeurs les plus sûres de ce patrimoine....

Pourtant il ne fera pratiquement aucune "sortie" privée (à l'occasion des fêtes familiales) à part les deux fois avec Sid Ahmed Serri et trois fois avec Khaznadji.

Passionné de musique, possédant un riche répertoire (un Diwan manuscrit qu'il finalisa en 1957), jaloux de la tradition, il est toujours sollicité pour ses précieux conseils... et reste un fidèle et désinterressé serviteur de cette musique.

Son dernier passage sur scène a été en avril 2003, avec l'association El Fakhardjia, pour un Hommage au Maître Abderezaq Fakhardji...

 

On peut distinguer sur la photo El Hadj Mamed Benchaouch au violon (Actuellement professeur au conservatoire d'Alger et à sa gauche Mahmoud Messekdji à la mandoline. Soirée hommage à Mamad Benchaouche animée par l'association Mezghana le 06 mars 2003.(photo W. Laabassi)
               
Mahmoud Messekdji décède en juin 2005. Il faisait partie de la "commission patrimoine" installée par l'ONDA, l'offfice des droits d'auteurs, et chargée de transcrire le répertoire de la Nouba.
               

El Hadj Bakir MESSEKDJI (1923 - 2000)

Frère aîné de Mahmoud, Bakir Messekdji est né en 1923. Très jeune il montrera des dispositions pour la mémorisation et concluera assez vite l'apprentissage du Coran.

Bakir Messekdji , était aussi un des premiers élèves de l'association El Djazaïria. Lors des premiers passage à la radio de cette association, on lui confiait parfois l'exécution des improvisations vocales (Istikhbar)... Il restera longtemps au sein de l'association où il participe à toutes les manifestations culturelles...

Mais c'est dans le domaine du chant religieux qu'il sera le plus connu.

La Qacida religieuse -El Qaçaïdes- (qui utilise en grande partie les mélodies de la Çan'a), et les Mouloudiyates constituent l'essentiel du répertoire religieux que l'on retrouvait chaque année à l'occasion de la fête du Mawlid El Nabaoui.

Les cérémonies de chant débutaient le premier jour au Mausolée de Sidi Abderrahmanne à Alger. Elles se déplaçaient à travers les autres mosquées d'Alger (Sidi Mansour, Med Cheriff, etc). La cloture se passait à Sidi Mhamed à Belcourt. Sidi Mhamed où Bakir côtoyait le conservateur Mohammed Lakehal (voir photo les maîtres d'alger).
               
Mahmoud Messekdji se souvient encore de cette ambiance de fêtes. Les rues d'Alger du secteur de Sidi Abderahmanne étaient égayées de lampions et guirlandes (avec le concours des entreprises de tabacs). La veille du Mawlid donnait lieu à un couscous et à des Madaih - chants panégyriques- pour ouvrir les cérémonies. On servait les Sharbates -sirop au pain de sucre parfumé à la fleur d'oranger- pour les Qaçadine -chanteurs- dans les mosquées.
               

Ambiance à l'intérieur du mausolée. On peut reconnaître : (1) Mohamed Fakhardji qui dirige la séance de chant; (2) Mahmoud Messekdji ; (3) Rédha Bastandji; (4) Belhadad

Photo Rédha Bastandji

               
Au décès du dernier Bach Qassad, Si Mohammed Lakehal (1967), El Hadj Bakir prend la succession.

El Hadj Bakir ètait aussi connu pour la qualité de ses prêches (souvent en arabe dialectique, pour être accessibles) à la mosquée du Ruisseau (avant 1962) puis dans des mosquées des environs d'Alger ...

Il était connu pour sa connaissance de plusieurs façons de psalmodier le Coran (rite Hanafite) et sa maîtrise de l'appel à la prière suivant les Tubu' principaux de la Çan'a (sept modes).

On ne lui connait que très peu d'enregistrements publics.

( Son fils Omar nous déclare que feu son père Bakir lui a laissé une série d'enregistrements (des bandes en très bon état) ainsi que des documents qui sont toujours en sa possession.)

Il décède le vendredi 06 octobre 2000.

* * *

Le premier (et pas le dernier) à avoir réagi à cette disparition dans l'indifférence a été Sid Ahmed Serri. Il faut dire qu'avec l'association El Djazaïria-El Mossilia il y a eu des tentatives pour renouer avec la tradition des Qacidates à Sidi Abderrahmane. El Hadj Bakir Messekdji était bien sûr au centre de ces expériences qui se sont poursuivies un certain nombre d'années. Certaines associations tentent actuellement de poursuivre l'expérience (El Fen el assil et Gharnatia de Koléa, Anadil de Chéraga Alger pour les plus actives).

Extrait d'un article signé Ahmed Seri (presse algérienne)

"C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai appris la nouvelle de son décès et déplore amèrement qu’en dépit de toutes les exhortations, les adjurations, voire les appels de détresse, l’on n’ait pas pris la ferme décision de sauvegarder, de son vivant, un patrimoine qu’il était pratiquement le seul à détenir. Une fois de plus, un héritage culturel spécifique à notre pays et à ses traditions, légué depuis des siècles par d’éminents hommes de culte, vient de s’écrouler… dans l’indifférence !
Page d'après les renseignements founis par Mahmoud Messekdji.
On remercie Wail Laabassi pour les deux photos du conservatoire.
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